Écrit par Sense Reporter

Pendant le European Lab Winter Forum, le 26 janvier dernier à la Machine du Moulin Rouge à Paris, MakeSense STORiES a demandé à des penseurs, qu’ils soient anonymes, consacrés ou inattendus, de se poser la question : en 2030, le monde est-il en feu ou tient-on le bon bout ?

“La crise, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître”.

De cette phrase d’Antonio Gramsci qui circule pas mal en ce moment (elle date des années 30, pour rappel), on peut tirer un constat sur la planète Terre, version 2017 : ça part en banane sur pas mal de choses, mais face à la défaite du politique tel qu’il a été pratiqué jusqu’ici, face à la montée des populismes et de la température des océans, face aux dogmes de la croissance infinie et du mythe de l’individu, un nouvel ADN de société est en cours de gestation.

Il y a quelques jours, l’Institut Français organisait un grand raout de cerveaux nommé Nuit des Idées, dans 70 lieux éparpillés dans 50 villes, dans 40 pays du Monde. En France, qui accueillait la plus grande partie de ces veillées nocturnes où il faisait bon débattre et discuter de l’avenir tous ensemble, MakeSense STORiES a joué le jeu. Trois MKS Rooms ont été organisées, une à l’Institut de Recherche et de Développement de Bondy, et deux à la Machine du Moulin Rouge, à Paris. Là bas, il s’est passé quelque chose de magnifique : pendant 7 heures, plus de 70 intervenants ont pris part à des discussions, à un laboratoire radio, à des échanges inclusifs avec le public, bref, les idées ont circulé. Cet événement, nommé European Lab Winter Forum et organisé par la structure qui gère les fantastiques Nuits Sonores à Lyon, a permis à deux mondes de se croiser et de prendre un godet : celui du débat d’idées nouvelles, et celui de la culture nocturne. Parce que la nuit, la parole se libère, nous avons donc arpenté les travées de ce rêve éveillé, pour demander aux gens une question, la seule qui réponde à la fois à ce qui anime MakeSense et qui corresponde à la thématique de cette Nuit des Idées 2017 (“un monde commun”)… Hey, toi, là, journaliste, philosophe, musicien ou simple brainstormer anonyme…

C’est quoi ta vision
du monde en 2030 ?

Raphaël Glucksmann

auteur, philosophe 

C’est une bonne question, parce que je ne suis même pas sûr que notre monde existe encore en 2030 ! Vu la vitesse à laquelle nos principes sont mis à mal et attaqués, je pense qu’il y a deux hypothèses : soit on continue comme ça, dans le même mode de développement, de rapport à la politique, à la société, au commun et à nous-mêmes, et on aura un monde peuplé de Trump, qui décideront de tourner la manivelle du réchauffement climatique dans le mauvais sens ou de lancer de bonnes guerres nationalistes.

C’est une hypothèse mais il faut la considérer avec sérieux, parce qu’elle existe.

Autrement, ce que je pense possible, c’est que vu les contre-exemples absolus que sont Trump et Poutine, il y ait un sursaut dans les sociétés européennes, qu’on redonne du sens à l’Union Européenne et qu’on la considère comme un moyen d’offrir un nouveau rapport au monde, que ce soit en écologie, en politique ou dans le rapport à la société. Et là, on arrivera à réorienter notre modèle de développement, après 30 ans de basculement vers le mythe de l’individu, vers un nouveau “monde du commun”. Et là, on aura des sociétés plus ouvertes avec des appartenances hyper diverses, locales dans notre production, globales dans notre manière de fonctionner en réseau. Tout ce qui aujourd’hui inventif et intéressant est horizontal. Et il y a une course contre la montre, parce qu’on n’a pas encore le modèle politique qui colle à ce fonctionnement-là. Je suis pessimiste, mais c’est un bon moteur d’action de sentir qu’il y a un problème à résoudre (rires).

European Lab

Stéphane Vatinel

Directeur de la Machine du Moulin Rouge

J’imagine Paris en 2030 comme une ville hyper végétalisée. Les espaces urbains seront devenus des espaces dans lesquels la nature aura de nouveau proliféré. Nous allons vivre une révolution végétale, la nature aura repris ses droits dans la ville. Plus largement, je pense qu’Internet aura définitivement mis en avant ce que j’aime appeler les « passions orphelines. » Tous ceux qui ont des passions originales pourront se connecter et faire connaître leurs passions aux autres.

 

Olivier Pellerin

Journaliste, auteur du rapport
“Les musiques électroniques en France”

Ce que j’espère, vu tous les intervenants que j’ai entendu, c’est un monde horizontal, où on s’affranchit des carcans qui nous font tous chier et qui nous oppressent, que ce soient les hiérarchies ou les groupes de puissance, et où la prise de décision serait réellement participative. Après, j’espère, mais je n’y crois pas. Au point où on en est aujourd’hui… 2030, à l’échelle du monde, c’est minuscule. Raphaël Glucksmann explique dans son livre que l’astuce de Zemmour pour légitimer son discours est de faire croire que la société d’aujourd’hui est dirigée par les soixante-huitards et d’opposer mai 68 au reste. On parle d’un événement qui a 50 ans, et les esprits conservateurs alimentent encore le discours avec des paradigmes comme ça.

En 2030, j’espère qu’on aura résolu des défis en termes d’écologie, d’alimentation, qu’on aura résorbé la facture climatique que les sceptiques remettent en question en ce moment, après savoir si tout ce qu’on échange avec fluidité ici sera mis en oeuvre… J’espère déjà que ces questions-là paraîtront moins ridiculement marginales qu’aujourd’hui. Parce que même si on sent que le vent tourne dans le bon sens ce soir, on était 1200. À l’échelle du monde, c’est “peanuts”. C’est à la fois énorme et très petit, en fait. Et forcément, on est dans un truc de proximité intellectuelle qui fait du bien, et en même temps, on parle aux gens qui nous ressemblent. Et j’espère qu’en 2030, on aura trouvé les voies du dialogue général, y compris avec les courants de pensée conservateurs, pour qu’il y ait un réel échange.

ELWF4

Charles

Journaliste

En 2030, le processus de désertification de la planète se sera développé, de nombreuses espèces animales et végétales auront disparu. La banquise également aura totalement fondu mais, pour autant, l’histoire continuera son cours et les migrations se multiplieront. Le statut de réfugié de 1951, tel qu’on le connaît aujourd’hui, n’existera plus. Nous vivrons dans une nation sans Etat.

Vincent Carry

Boss des Nuits Sonores et organisateur
du European Lab Winter Forum

Le gros enjeu d’ici la deadline que tu me donnes, dans la reconquête démocratique à laquelle on essaie tous d’oeuvrer via le militantisme, l’entrepreneuriat social, le débat, la culture, la musique et l’initiative citoyenne, c’est justement la connexion de toutes ces initiatives. Orchestrer tout ça, redessiner des aventures communes. Y’a des énergies générationnelles qui sont en oeuvre partout. Et les générations qui ont émergé depuis 20 ans se sont construites en dehors des institutions. Tous ces gens ont construit des initiatives avec peu de moyens, très près du terrain, et tout de suite dans une pensée d’intelligence collective, appuyée par le numérique. On ne se rend pas compte, mais sans le numérique la situation serait gravissime aujourd’hui !

Avec ces forces, j’espère qu’on aura reconstruit une Europe démocratique, sociale, citoyenne, culturelle, et qui ne dénature pas les idées de départ de l’Europe : un projet qui a permis d’abolir les frontières entre les gens, de faire émerger des libertés publiques énormes, de permettre aux gens de vivre selon leurs valeurs et leurs orientations comme ils le souhaitent… Je ne veux pas mettre ces acquis en danger.

C’est le politique qui est au bout du rouleau, et on travaille à le renouveler grâce à toutes les énergies positives que l’on peut trouver.

ELWF3

Sônge

Artiste

Je vois bien des trains qui volent, tout ça. Sinon, il y a plein de choses que les gens ont dit, dont j’ai senti le fond sans pour autant réussir à connecter. Beaucoup de gens ont manié beaucoup de concepts, auxquels je ne peux pas m’identifier parce que je ne les maîtrise pas, j’aurais eu besoin d’exemples plus concrets pour mieux cerner le sens de l’action de tout ça.

Clémence Vazard

Chargée de développement
pour Sinny & Ooko

Le monde se sera tourné vers les solutions collaboratives car on aura pris conscience que les solutions viennent de la relation à l’autre et de l’échange. Je suis persuadée que les problèmes actuels viennent de l’individualisme. Faire et penser ensemble, pour collaborer, nous aidera à trouver des solutions. Il faut coexister et donc collaborer, dans tous les domaines.

Faroe

Artiste

J’espère qu’on sera tous copains et que les choses vont évoluer dans le bon sens. En ce moment, on a l’impression qu’il y a beaucoup de gens qui se posent dans des modes de confrontation, il y a “juste” à les faire exploser. Il y a plein de gens qui réfléchissent vraiment dans le bon sens et qui ont des initiatives extraordinaires, et j’ai bon espoir pour qu’elles soient révélées. Même si 2030, c’est loin et proche à la fois…