Écrit par Marie François

La « crise migratoire » … Derrière cette expression fourre-tout se cache une réalité très concrète : la jungle de Calais, les réfugiés qui se noient chaque jour en Méditerranée, des dizaines de milliers de citoyens qui fuient leur pays en guerre et se prennent en pleine face le mur de notre indifférence. Dans son dernier livre « Frères Migrants » Patrick Chamoiseau exprime sa solidarité fraternelle aux migrants. Ce sont les mots du poète et non de l’écrivain qui jaillissent dans cette déclaration passionnée, comme si ces derniers ne pouvaient trouver la justesse nécessaire pour dépeindre l’horreur des faits.

« Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom, que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. »

Dans le cadre du festival Gisti pour la liberté de circulation organisé en juin dernier nous avons rencontré le lauréat du Prix Goncourt pour qui la résolution de cette crise passe par la poésie, l’engagement citoyen mais aussi la réalisation d’une utopie qui remplacera notre vieux monde essoufflé.

Quelles sont les urgences face à la crise migratoire ?

Patrick Chamoiseau : La première urgence que nous avons face à la crise migratoire est une urgence humanitaire véritable : des gens meurent. Il faut donc réagir.

Il y a aussi une urgence juridique : lorsque les gens arrivent à passer les guillotines que sont les océans, les murs, les barrières, les déserts ou les cimetières secrets, ils se retrouvent à l’intérieur de villes où ils ne tombent dans aucune catégorie juridique ce qui permet toutes sortes d’atrocités policières préoccupantes. 

Par ailleurs, tous les dispositifs d’hospitalité mis en place à l’échelle européenne, nationale, sont obsolètes. Les gens continuent de mourir. On s’aperçoit que les dispositifs d’accueil traditionnels ne fonctionnent plus : c’est une crise institutionnelle.

La liberté de circulation, est-ce fondamental ?

Oui, je crois que c’est absolument fondamental.

On est en face d’un vieux monde, avec un vieil imaginaire politique et de vieux systèmes représentatifs. Ceux-là ne comprennent pas la nouvelle jeunesse du monde : la pulsion migratoire, l’élan migratoire, le fait que les gens quittent leur pays, bien sûr pour l’instant pour des raisons de guerre, de misère et de persécutions politiques. Quand on regarde bien, on s’aperçoit que ces gens ne partent pas seuls mais en famille, en groupe, et s’élancent dans des conditions terribles pour affronter la mort.

Au plus profond de tout cela, il y a véritablement une pulsion particulière qui peut laisser deviner qu’un autre monde se dessine dans leur esprit. Et, dans cet autre monde ce genre de barrières, de guillotines, de murs n’existent pas. Cet autre monde ne peut pas fonctionner avec l’organisation internationale et l’imaginaire politique actuels.

Il nous faut une nouvelle utopie. Les utopies manquent à la santé du monde. Toutes les grandes réalisations ont été des utopies au départ.

Cette crise n’est-elle pas aussi la conséquence d’un manque de volonté politique ?

L’imaginaire politique n’est pas capable d’avoir de l’audace et d’outrepasser les opinions publiques, de dire « Non, on ne peut pas laisser mourir les gens. Non, on ne pas bloquer les gens indéfiniment ». Aujourd’hui, il existe une lâcheté politique liée à un économisme absolument absurde. Quatre-vingt dix pour cent du discours des politiques est lié à l’économie. Pour être compétent, pour paraître intelligent, pour inspirer confiance, il faut faire de l’économie.

Nous baignons dans une pauvreté spirituelle et intellectuelle terrible où toutes les barbaries peuvent naître.

Le monde habite les imaginaires individuels : nous n’habitons pas seulement notre pays, notre langue, nos ancêtres, nos dieux, nos frontières, nous habitons le monde et le monde nous habite. Dès lors, il est évident qu’il faut fréquenter cette utopie qu’est la liberté de circulation. Cela peut paraître une vue de l’esprit, quelque chose d’impossible : on imagine que tout va exploser alors que ce sont simplement des limites que nous nous sommes fixées, et que l’imaginaire actuel s’est fixé.

Quels sont les moyens d’action pour parvenir à cette utopie ?

Il faut restaurer la dignité immédiate de tous ceux qui sont bloqués dans des barbelés, des camps, des frontières et qui se noient. Il faut qu’un plan d’urgence international se mette en place, pour qu’il n’y ait plus un seul mort en Méditerranée.

Le traitement de l’immigration n’est pas une question économique, c’est une question politique, au sens plus noble. Il faut s’organiser, et c’est là où la créativité, l’imaginaire de la relation, tout cela doit être imaginé et repensé. Enfin, il faut aussi du courage politique.

Comment s’engager à l’échelle du citoyen ?

C’est selon la nature de chacun on peut trouver ses modalités d’action. Moi, je ne suis pas très militant mais certains se lèvent à 7h du matin pour aller servir des petits-déjeuners …

Il faudrait retrouver une politique publique qui élève le niveau de conscience de chacun.

La culture doit réapparaître et les modalités de la démocratie ne doivent pas être purement représentatives, mais aussi valoriser la participation active de chacun. Ceci est d’autant plus facile que le système numérique qui se met en place permet à chacun d’être consulté, d’être présent et d’intervenir. Il faut réinventer un dynamisme de la démocratie qui inclut l’intervention quotidienne de ceux qui veulent, de ceux qui peuvent, et de ceux qui en ont envie.

D’où vient le choix de la poésie pour s’engager ?

Lorsque l’Art s’exprime, il ne s’adresse pas à la raison ou à la logique. L’Art ne s’embarrasse pas du réel. Il fréquente l’impossible, l’indescriptible, les élans de générosité, les politiques humaines, la bienveillance, l’amour, l’amitié, la danse, la joie … et ce sont des choses importantes qui s’adressent à la zone de l’Humain laissée en friche.

Prendre ce ton-là, cet angle-là de la poésie, c’est prendre une partie de l’esprit qui n’est pas prise en charge par les rationalités, les pragmatismes économiques et tout le reste.

Pour moi, la partie poétique est la plus importante. Derrière le politique, il y a toujours une poétique. Et quand le politique s’est desséché, c’est qu’il y a un manque de poétique.

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