Écrit par Sense Reporter

Pour la deuxième année consécutive, Arthur emmènera toutes les personnes qui le souhaitent fêter Noël avec les sans-abris de Lille. Prétextant une distribution de cadeaux, l’objectif d’Un Cado pour un Charclo est de recréer le lien rompu entre citoyen sédentaires et habitants des rues.

Il est 14h30 quand je sors du métro. Le soleil est étincelant, l’air est doux. Je m’active en direction du Vieux Lille, où j’ai rendez-vous. Sur ma route, je croise des visages rayonnants, sourires accrochés aux lèvres, les passants déambulent dans les rues commerçantes de Lille. Se mêlant aux cris joyeux des passagers de la grande roue qui siège sur la Grand’place, résonnent les cantiques du marché de Noël. Mon GPS m’indique que j’approche du but. Après une traversée des rues commerçantes du vieux Lille, je m’engage dans une rue perpendiculaire où la frénésie de Noël diminue peu à peu. « Vous êtes arrivée 8 rue du Moulin » m’indique mon GPS : je suis arrivée là où une autre magie de Noël s’opère…

Arthur, l’étudiant de 21 ans qui est à l’origine du mouvement Un Cado pour un Charclo qui s’est également exporté à Nantes, n’est pas encore arrivé. Je profite alors de son absence pour observer ce qui se passe dans ce spacieux local, où s’organise la collecte.

L’espace est délimité par des scotchs blanc et rouge de chantier. Au sol, objets, vêtements, produits d’hygiène, livres, accessoires sont compartimentés dans des cartons. Ici aussi se prépare Noël ! Le long du mur, une guirlande lumineuse clignote.

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« Tout ne sera pas utilisé pour les cadeaux ! » me lance au vol la bénévole de permanence qui court partout. « Personne n’a vraiment envie de recevoir un déodorant à Noël ! » poursuit-elle un peu gênée. « Tout ce qui ne sera pas offert à l’occasion de l’opération cadeau de Noël sera distribué dans les foyer qui accueillent quotidiennement les sans-abris ». Un vide-dressing gratuit sera peut-être même organisé ici pour que les personnes vulnérables puissent venir choisir les vêtements qui leur vont.

L’organisation d’un noël solidaire

Cette étudiante en école de commerce reçoit les personnes qui viennent déposer des cadeaux et leur propose d’écrire un petit mot pour l’inconnu-e à qui il sera remis. Elle inscrit ceux qui souhaitent participer aux maraudes de Noël du 24, 25, 26 décembre, et briefe celles qui arrivent pour filer un coup de main. Des mains, il y en a bien besoin ! Déjà 300 cadeaux ont été composés. Radio ou thermos, plaid ou accessoires chauds et objets plus sophistiqués sont mis dans des cartons puis emballés dans du papier. « L’idéal serait d’en offrir environ 3000, comme l’année dernière ». 3000, c’est le nombre de personnes en situation d’extrême précarité à Lille.

Quand Arthur arrive, il m’explique comment ce qu’il lançait comme un défi il y a un an sur les réseaux sociaux est devenu viral. Pour preuve : cet après-midi, j’ai vu des gens de toutes générations, en famille, entre amis ou seuls, venir déposer un petit sac plein de générosité, « neuf » ou « d’occasion ». L’histoire de cette initiative, Arthur la répète inlassablement à tous les journalistes venus lui poser la question. Une médiatisation qui agace ceux pour qui le travail quotidien auprès des sans-abris semble banalisé. Qu’a cela ne tienne, Un Cado pour un Charclo souhaite travailler en bonne intelligence avec toutes les associations impliquées auprès des sans-abris. L’objectif de cette association fraîchement créée : changer le regard des gens, rompre le cycle de l’indifférence et créer du lien.

« Un sourire vaut 100 sandwichs ! »  

Pour relever ce défi, Arthur et son équipe lancent des opérations ponctuelles. Après la collecte et la distribution de cadeaux de Noël en 2015 qui a mobilisé plus de 300 bénévoles, ils ont lancé l’opération “bouteilles d’eau” l’été dernier, sur les précieux conseils de leurs partenaires qui connaissent bien les besoins des sans-abris. Au-delà de la distribution, « l’objectif cette année est de passer plus de temps dans chacun des foyers visités pour partager des moments » avec leurs locataires.

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« Le regard des autres, c’est ce qui pèse le plus sur ces personnes. Une fois, un sans-abris m’a dit qu’un sourire vaut 100 sandwichs. Trop souvent, les sans-abris sont considérés comme des meubles dans la rue », analyse Arthur. Il faut que ça change. Il semblerait d’ailleurs que le mouvement Un Cado pour un Charclo ait amorcé le changement dans les rues de Lille, et même là où on ne l’attend pas. Un grand groupe commercial qui souhaite préserver son anonymat s’est par exemple associé au mouvement.

« Quand on veut, on peut ! »

Arthur a mis un certain temps à s’engager. Hésitant et s’interrogeant sur sa légitimité, il savait pourtant qu’avec « pas grand chose », il avait le pouvoir de faire de la journée d’un sans-abri un jour heureux. « Quand je lui ai donné ce sac de vêtements dont je n’avais plus l’utilité, j’ai vite compris par son regard que c’était noël pour lui » ! m’explique-t-il.  S’il gardait un contact régulier avec cette personne, ne serait-ce que par un bonjour, il n’a pas tout de suite concrétisé l’idée qui trottait dans sa tête. C’est par un après-midi de semaine, vautré dans un canapé, qu’Arthur parle de son idée à un ami. Manifestement, « cette idée l’a inspiré, parce qu’à l’issue de la discussion, il m’a présenté un logo » ! C’est alors qu’est né le mouvement.

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S’affranchir de toutes les barrières mentales et les contraintes qui tourbillonnaient dans sa tête a été la condition de son nouveau départ en tant qu’entrepreneur social. « Quand on veut, on peut !  ». Se dégager du temps pour s’engager pour les autres n’est pas un problème pour Arthur, qui à l’approche de noël, vit des jours intenses, mais précieux.

Je suis partie du 8 rue du moulin pleine d’énergie. Les doutes qui contraignaient Arthur au départ résonnent étrangement avec les excuses que je me trouve parfois. Ce soir, j’ai partagé mon repas avec la personne frigorifiée assise en bas de chez-moi. Je ne me suis pas seulement sentie soulagée, ou débarrassée d’un devoir citoyen. Je me suis demandé comment faire plus, comment apporter d’autres solutions à toutes les problématiques que soulève l’extrême précarité. Et si le mouvement Un Cado pour un Charclo en annonçait d’autres ?

Anne Fumey